C’est une scène inhabituelle pour un ancien ministre. Pas de convocation au Palais de justice, pas d’escorte bruyante vers les bureaux de la Dic. Vendredi, ce sont les enquêteurs qui se sont rendus chez Samuel Ahmed Sarr, dans sa résidence dakaroise. L’ex-ministre de l’Énergie, sous bracelet électronique, a reçu les gendarmes dans son salon. Une audition à domicile, dans le cadre du dossier tentaculaire des 5,597 milliards de FCFA liés à Amadou Sall, fils de l’ancien président Macky Sall.
Dans la vaste maison silencieuse, l’ambiance était lourde. Samuel Sarr a tenu à jouer la carte de la transparence. Devant les enquêteurs, il a déroulé sa version des faits : deux voitures de luxe achetées à Amadou Macky Sall – un Land Rover Urban D300 Defender 110 HSE et une Mercedes-Benz S500 à empattement long – pour un montant global de 200 millions de FCFA. Rien de plus, selon lui, qu’une transaction banale. « Je me suis intéressé à ces véhicules comme à d’autres, ils étaient en vente. Nous avons marchandé, et j’ai payé par chèque », a-t-il répété, factures et cartes grises à l’appui.
Mais au-delà de ses explications, les enquêteurs disposent d’un rapport explosif. Celui de la Centif, qui met en lumière un réseau complexe de sociétés-écrans, de prête-noms et de transactions douteuses. Derrière les luxueux bolides et les chèques soigneusement signés, la cellule anti-blanchiment décrit un système savamment organisé pour dissimuler l’origine de fonds suspects, souvent rattachés au Trésor public ou à des structures étatiques.
Ce rapport a poussé le Parquet financier à frapper fort : un réquisitoire supplétif visant à élargir les poursuites pour « association de malfaiteurs et blanchiment de capitaux commis en bande criminelle organisée ». Déjà, trois figures sont tombées, placées sous mandat de dépôt :
- Ibrahima Bâ, fils de l’ex-Premier ministre Amadou Bâ,
- Saliou Sylla, patron des Ets Saliou Sylla, décrit comme la courroie principale des retraits suspects,
- Cheikh Tidiane Seck, chauffeur, accusé de servir de prête-nom.
Et l’affaire n’en finit pas d’éclabousser. Le chanteur Waly Seck, récemment revenu de l’étranger, est attendu pour s’expliquer sur une mystérieuse opération de 210 millions de FCFA liée à la société d’Amadou Sall.
À Dakar, le dossier alimente toutes les conversations. Dans les cafés du Plateau comme dans les quartiers populaires, les noms qui circulent, mêlant politique, business et showbiz, entretiennent l’image d’un scandale hors norme. Dans les couloirs du tribunal, un enquêteur glisse : « On n’est pas face à une simple affaire de voitures ou de chèques. C’est une toile, et chaque fil que l’on tire nous conduit vers une autre figure connue. »
Pour l’heure, Samuel Sarr reste libre, mais sous surveillance. Son audition à domicile marque une nouvelle étape d’un feuilleton judiciaire qui mêle argent, pouvoir et amitiés compromettantes. Une affaire dont la portée dépasse désormais les 5,5 milliards initiaux : c’est toute une génération d’élites politiques et économiques qui se retrouve sous le feu des projecteurs.

