Par Boileau Loko
En 2002, nous avons publié un article analysant le choix entre financement intérieur et extérieur du déficit budgétaire (Loko et al. IMF WP 02/079). Face à la forte hausse de la dette publique au cours des dix dernières années, nous avons consacré récemment un premier papier à la question de la gestion de la dette publique, en particulier la manière dont les pays peuvent utiliser la dette de manière responsable pour éviter le surendettement (La dette : ennemi public numéro un en Afrique ?). Nous y rappelions que mal gérée, la dette publique peut freiner la croissance, mais que bien utilisée, elle peut devenir un levier puissant pour financer l’avenir et réduire la pauvreté.
Dans ce nouveau papier, nous nous intéressons plus particulièrement à la dette intérieure. Quels risques particuliers comporte-t-elle, et comment peuvent-ils être atténués ?
En effet, pour répondre aux besoins de développement croissants et compenser la réduction des financements extérieurs – notamment de l’aide publique au développement – les pays africains ont fortement intensifié leur recours à la dette intérieure.
Quelques tendances clés illustrent cette transformation :
- Dans l’ensemble de l’Afrique subsaharienne, la dette intérieure est passée de 6,7 % du PIB en 2016 à 14,9 % en 2024.
- Dans plusieurs pays, elle représente désormais près d’un tiers du PIB.
- En 2024, elle dépasse la dette extérieure dans près de la moitié des 44 pays de la région.
Si cette évolution peut contribuer à réduire la dépendance extérieure et atténuer la vulnérabilité aux chocs internationaux (variations des flux d’aide, volatilité des marchés financiers, risques de change), elle soulève également d’importants enjeux de soutenabilité et de stabilité financière. Comme l’a récemment souligné le FMI (Rapport sur la stabilité financière mondiale, octobre 2025, chapitre 3), la hausse du financement intérieur doit être accompagnée d’une vigilance renforcée.
Risques macro financiers associés à l’essor de la dette intérieure
Pressions sur les marchés financiers domestiques
Le recours intensif à la dette intérieure augmente la demande de capitaux locaux, avec comme effets potentiels une hausse des taux d’intérêt et un effet d’éviction au détriment du financement du secteur privé.
Coûts budgétaires plus élevés
Les emprunts intérieurs sont souvent plus onéreux que les financements extérieurs concessionnels. Il s’en suit des charges d’intérêts plus lourdes et une réduction des marges de manœuvre pour les dépenses sociales et d’investissement.
Dans plusieurs pays, le service de la dette intérieure absorbe désormais environ un quart des recettes publiques et, dans plus des trois quarts des pays, il dépasse celui de la dette extérieure.
Risque accru de contagion entre l’État et les banques
La forte exposition des banques aux titres souverains accentue les risques de contagion :
- Pertes potentielles sur les portefeuilles en cas de tensions budgétaires.
- Risques liés aux garanties implicites de l’État.
- Dégradation simultanée de la solvabilité souveraine et de la qualité des actifs bancaires lors de chocs macroéconomiques.
Pression sur les réserves internationales
Une proportion significative des dépenses publiques est liée aux importations. En l’absence de financements extérieurs adéquats, le recours accru à la dette intérieure peut contribuer à l’érosion des réserves internationales, aggravant les pressions macroéconomiques, notamment sur le taux de change et l’inflation.
Que faire pour assurer un financement viable du développement ?
La croissance rapide de la dette intérieure en Afrique subsaharienne traduit une adaptation à la raréfaction des financements extérieurs. Toutefois, cette dynamique soulève d’importants défis de soutenabilité budgétaire et de stabilité macroéconomique. Il reste essentiel de continuer à préserver la stabilité macroéconomique et à améliorer l’environnement des affaires. Plus précisément, plusieurs mesures peuvent contribuer à atténuer les risques liés à l’essor de la dette intérieure.
Amélioration de la gestion des finances publiques
- Renforcer le cadre juridique et institutionnel de la gestion des finances publiques.
- Accélérer la mobilisation des recettes fiscales.
- Améliorer l’efficacité et la qualité de la dépense publique.
- Renforcer la gouvernance et la transparence publiques.
- Adopter des politiques budgétaires prudentes pour contenir les déficits.
- Moderniser la gestion de la trésorerie de l’État.
- Résorber les arriérés intérieurs, souvent sources de tensions sur les prix pour le secteur public, de problèmes de liquidité pour les entreprises, et de créances en souffrance pour le système bancaire.
Renforcement du cadre institutionnel et de la gestion de la dette intérieure
- Publier des rapports réguliers sur la dette publique.
- Renforcer les capacités d’analyse des risques et d’élaboration de stratégies d’émission.
Diversification des sources de financement intérieur et assainissement des marchés financiers.
- Renforcer la régulation et le développement des marchés financiers domestiques et régionaux.
- Élargir la base des investisseurs domestiques au-delà du secteur bancaire.
- Stimuler le développement des marchés obligataires secondaires.
- Encourager des instruments financiers innovants (obligations vertes, obligations diaspora, etc.).
- Assainir le secteur bancaire en appliquant la réglementation existante et en éliminant, par exemple, les « banques zombies », sources de fragilité macroéconomique.
- Mettre en place des cadres de politique monétaire solides et promouvoir l’épargne financière.
Que retenir ?
Dans notre précédent blog, nous soulignions que, mal gérée, la dette peut freiner la croissance, mais que bien utilisée, elle peut devenir un levier puissant pour financer l’avenir et réduire la pauvreté.
Cette nouvelle note montre que, si la dette intérieure peut réduire la dépendance extérieure, elle s’accompagne de défis importants en matière de coût, de stabilité financière et de gestion macroéconomique.
Le choix entre dette intérieure et dette extérieure ne se réduit donc pas au niveau des taux d’intérêt : il influence plus largement les décisions de politique économique et les réformes nécessaires pour en limiter les effets négatifs.
Un cadre robuste de gestion budgétaire, une gouvernance renforcée de la dette et un financement intérieur mieux diversifié constituent les piliers d’une stratégie soutenable.
À propos de Boileau Loko
Boileau Loko est macroéconomiste, avec 25 ans d’expérience au FMI dont 15 à des postes de direction. Il a été membre de l’équipe dirigeante du département des examens stratégiques et de politique générale. Il a travaillé sur les politiques de viabilité de la dette, de gouvernance et d’inclusion, y compris dans les États fragiles. Au FMI, il a été chef de division, chef de mission, conseiller et représentant résident.
Titulaire d’un doctorat en macroéconomie et d’un DESS en analyse de projets du CERDI, M. Loko est cofondateur du Cabinet Cauris Advisory Group (www.caurisag.com) qui intervient en conseil souverain, Conseil au secteur privé, audit financier, et renforcement des ressources humaines. Le Cabinet est ouvert à Cotonou avec un réseau international d’experts.

